Docteur, j’ai mal à mon université… Mais de quoi souffre-t-elle vraiment ?

 

Dans le journal autrichien Die Presse, un article intitulé de manière caustique « On ne peut qu’envier les universités pour ce budget catastrophique » pose une série de questions particulièrement dérangeantes sur le fonctionnement des universités. À sa lecture, j’ai eu l’impression qu’il suffirait de remplacer « Autriche » par « France » pour retrouver une grande partie de nos débats, de nos contradictions et de nos dérives. À une différence près, et elle est considérable : les universités autrichiennes ont bénéficié d’une augmentation budgétaire de l’ordre de 31 % pour la période 2025-2027 par rapport aux trois années précédentes. En France, nous n’avons jamais connu une telle progression. Bien au contraire, la dépense moyenne par étudiant diminue en euros constants depuis plusieurs années. Pourtant, les questions soulevées par cet article mériteraient tout autant d’être posées chez nous. Et certaines devraient peut-être l’être avec davantage d’insistance encore.

Question 1 : Toujours plus de formations, mais pour quels résultats ?

Pourquoi les universités devraient-elles nécessairement grandir pour être meilleures ? Pourquoi la multiplication des formations, des parcours et des diplômes est-elle presque systématiquement présentée comme un progrès ? Pourquoi est-il si difficile de fermer une formation dont les effectifs s’effondrent, de regrouper des activités ou de reconnaître qu’un établissement ne peut pas exceller dans tous les domaines ? Nous avons développé une étrange conception de la stratégie universitaire dans laquelle choisir consiste essentiellement à ajouter de nouvelles priorités aux précédentes.

Pourtant, toute personne qui enseigne le management stratégique sait qu’une stratégie consiste autant à décider ce que l’on ne fera pas qu’à définir ce que l’on souhaite développer. Dans nos universités, le renoncement est devenu presque impensable. Toute fermeture est vécue comme un échec, toute réduction comme un recul et toute concentration des moyens comme une menace. À force de vouloir tout préserver, n’avons-nous pas fragilisé l’ensemble ?

L’auteur autrichien souligne également un mécanisme institutionnel intéressant. Lorsque les financements dépendent, directement ou indirectement, des effectifs étudiants, les établissements ont intérêt à maintenir leur taille, même lorsque la demande nationale diminue. En Autriche, le nombre de nouveaux étudiants de nationalité autrichienne aurait fortement reculé depuis 2010, tandis que les recrutements internationaux auraient permis de compenser cette évolution. Le raisonnement est parfaitement rationnel du point de vue de chaque université. Mais l’est-il nécessairement du point de vue de la collectivité qui finance le système ? La question mérite d’être posée, tout comme celle de savoir si les mécanismes de financement encouragent réellement la qualité des formations ou davantage le maintien des structures existantes.

Question 2 : Former les élites du monde entier, audace ou naïveté ?

L’internationalisation constitue probablement l’une des illustrations les plus frappantes de cette course à la croissance. Toutes les universités veulent devenir internationales. Il faut recruter davantage d’étudiants étrangers, multiplier les formations en anglais, développer les accords de coopération et améliorer sa position dans les classements. L’ambition est respectable, mais elle confine parfois à la naïveté. Quelle audace de prétendre former les élites du monde entier alors que les résultats de nos propres élèves aux évaluations PISA se sont nettement dégradés et que nous peinons encore à assurer la réussite d’une partie importante de nos étudiants dans les premières années universitaires ! Certes, PISA évalue des élèves de 15 ans, pas des étudiants universitaires. Mais ces élèves sont précisément ceux que notre système d’enseignement supérieur devra accueillir quelques années plus tard. Avant de chercher à attirer toujours davantage d’étudiants internationaux, ne serait-il pas raisonnable de nous demander comment mieux former ceux qui sont déjà là ?

L’internationalisation est une richesse scientifique, culturelle et humaine. Elle constitue même une nécessité pour de nombreux domaines de recherche et de formation. Mais lorsqu’elle devient un objectif quantitatif, une façon de remplir des formations ou de maintenir des structures, elle mérite d’être interrogée. Pourquoi le nombre d’étudiants internationaux serait-il en lui-même un indicateur de qualité ? Et pourquoi faudrait-il nécessairement accueillir toujours davantage d’étudiants, indépendamment des capacités d’encadrement pédagogique ? Attirer des étudiants étrangers parce que l’on propose des formations reconnues pour leur excellence est une véritable stratégie. Chercher à accroître les effectifs internationaux pour préserver une organisation existante relève d’une logique bien différente. L’attractivité devrait être la conséquence de l’excellence, et non son substitut.

Question 3 : Quand les priorités académiques deviennent-elles aussi une question taboue ?

Notre collègue autrichien aborde également un sujet beaucoup plus polémique, que l’on préfère généralement éviter : celui de la multiplication de formations dont la pertinence scientifique et l’utilité sociale mériteraient pourtant d’être discutées. Il cite notamment les études sur les masculinités critiques, les féminismes postcoloniaux et un projet de formation en « économie antifasciste » à l’Université de Vienne. Son propos est volontairement provocateur : comment expliquer que les universités dénoncent un manque chronique de moyens tout en trouvant des ressources pour développer ce type d’enseignements ? Pourquoi serait-il légitime de demander toujours davantage aux contribuables sans accepter de discuter de ce que ces financements permettent effectivement de produire ?

On peut évidemment contester cette approche, notamment lorsqu’elle conduit à mesurer la valeur d’une discipline à son seul rendement économique immédiat. L’histoire des sciences et de l’innovation nous enseigne précisément combien il est difficile de prédire quelles connaissances deviendront essentielles demain. Mais cela signifie-t-il que toutes les formations doivent échapper à toute discussion sur leur pertinence, leur qualité scientifique ou leurs fondements intellectuels ? La liberté académique protège la possibilité d’étudier tous les phénomènes sociaux, y compris les plus controversés. Elle ne devrait pas dispenser de soumettre les approches qui s’en réclament aux mêmes exigences de rigueur, de pluralisme et d’évaluation que les autres disciplines. L’université doit-elle être un lieu où l’on apprend à questionner les convictions, ou peut-elle devenir un lieu où certaines convictions sont enseignées comme des évidences ? Et lorsque les budgets sont contraints, ne serait-il pas légitime de s’interroger sur les priorités qui président à l’ouverture de nouvelles formations ? Ce sont les questions que pose l’auteur autrichien. Elles méritent au moins d’être entendues.

Question 4 : Parcoursup, à qui profite réellement la remise en cause du système ?

Cette difficulté à poser les questions qui dérangent se retrouve également dans les débats autour de Parcoursup. La plateforme est devenue un symbole commode de tous les dysfonctionnements de notre système éducatif. On lui reproche son opacité, son caractère anxiogène, ses injustices et les inégalités qu’elle pourrait entretenir. Certaines critiques sont parfaitement fondées. Mais les chiffres méritent également d’être regardés : en 2026, 72 % des lycéens interrogés se déclaraient satisfaits de la formation dans laquelle ils avaient été acceptés. Ce n’est évidemment pas la perfection, mais ce n’est pas non plus l’échec généralisé que certains discours suggèrent. Pourquoi faudrait-il alors remettre continuellement en cause un dispositif qui rend un service réel à une très large majorité de candidats ? Pourquoi les améliorations nécessaires ne pourraient-elles pas être concentrées sur les difficultés effectivement identifiées, plutôt que de fragiliser sans cesse l’ensemble du système ?

Et surtout, posons une question peut-être plus dérangeante : à qui profite cette remise en cause permanente ? Les établissements privés peuvent trouver un intérêt évident aux incertitudes et aux inquiétudes des familles. Lorsque l’accès aux formations publiques apparaît complexe ou incertain, la promesse d’une place, d’un accompagnement personnalisé ou d’une procédure de recrutement parallèle devient un argument commercial particulièrement efficace. L’angoisse des lycéens peut alors devenir un marché (les bachelors $$$ disent merci aux manifestants). De leur côté, certaines formations « prestigieuses » souhaitent préserver une liberté maximale dans la sélection de leurs étudiants, à travers des procédures propres qui leur permettent de conserver la maîtrise de leur recrutement.

Sciences Po Paris offre à cet égard un exemple intéressant. Depuis la réforme de 2025, l’entretien oral représente 50 % de la note finale d’admission, contre 25 % auparavant. Les résultats scolaires demeurent pris en compte, mais une part considérable de la décision repose désormais sur une évaluation spécifique à l’établissement. Cette évolution soulève une question fondamentale : pourquoi faudrait-il considérer comme légitime que des établissements disposent d’une telle liberté de sélection, alors que l’utilisation des résultats scolaires pour départager les candidats dans d’autres formations suscite tant de contestations ? Egalité où es-tu ? … L’oral mesure-t-il véritablement des compétences que les résultats scolaires ne permettent pas d’apprécier, ou risque-t-il également de favoriser ceux qui maîtrisent déjà les codes sociaux, les comportements et les formes d’expression attendus par les jurys ?

On observe ainsi une convergence pour le moins paradoxale entre des intérêts qui semblent pourtant opposés. D’un côté, des établissements soucieux de préserver leur sélectivité, leurs procédures particulières et leur pré carré. De l’autre, ceux qui contestent la sélection fondée sur les résultats scolaires et défendent une conception de l’égalité qui peut parfois conduire à vouloir niveler les exigences vers le bas. Cette convergence ne suppose aucune entente organisée. Elle résulte simplement du fait que des acteurs aux motivations différentes peuvent trouver un intérêt à remettre en cause les mêmes règles.

Et au milieu de ces débats, qui défend réellement le lycéen moyen ? Celui qui travaille sérieusement, obtient des résultats honorables et souhaite simplement accéder à une formation correspondant à ses capacités et à ses aspirations ? Celui qui ne dispose ni des ressources financières nécessaires pour payer une école privée, ni des codes sociaux permettant de briller devant un jury, ni d’un dossier exceptionnel lui ouvrant les portes des établissements les plus prestigieux ? Celui-là risque, une fois encore, de faire les frais de décisions prises au nom de principes généreux ou d’intérêts institutionnels qui ne sont pas les siens. À vouloir améliorer la situation de certains candidats sans examiner suffisamment les conséquences pour les autres, ne risque-t-on pas de dégrader celle de la majorité silencieuse ? Les facultés vont trinquer, comme à chaque fois…

Question 5 : Les universités manquent-elles de moyens ou de liberté pour choisir ?

Ces différents débats renvoient finalement à une même difficulté : notre incapacité collective à assumer les arbitrages. Certains souhaitent des universités ouvertes à tous, excellentes dans toutes les disciplines, présentes sur tous les territoires, internationalement attractives, socialement exemplaires et financièrement accessibles. Nous souhaitons simultanément davantage de réussite, davantage de diversité, davantage de recherche et davantage de formations. Mais nous refusons trop souvent de reconnaître que ces objectifs peuvent entrer en tension. Toute politique publique suppose des choix, et tout choix comporte des coûts. En management, on parlerait de contraintes de ressources, en économie de coûts d’opportunité. Dans le débat universitaire, ces notions semblent parfois disparaître derrière l’accumulation des bonnes intentions.

Bien entendu, les universités françaises ont besoin de moyens. Il serait absurde de nier la dégradation de certaines conditions d’enseignement, l’insuffisance des taux d’encadrement ou l’accumulation des contraintes administratives. Mais cette réalité ne doit pas devenir une réponse universelle à toutes les critiques. Elle ne nous dispense pas de réfléchir à nos priorités, à notre organisation et à notre responsabilité collective. Pourquoi faudrait-il nécessairement maintenir toutes les formations existantes ? Pourquoi ne pourrait-on pas concentrer davantage de ressources sur certains domaines d’excellence ? Pourquoi l’ouverture d’une formation serait-elle toujours une victoire et sa fermeture nécessairement une défaite ?

Et pourquoi les formations qui le souhaitent ne pourraient-elles pas, sur décision de chaque corps enseignant, faculté par faculté, mettre en place leur propre mode de sélection et leurs propres critères, à l’instar de Sciences Po ? Que ceux qui souhaitent dire oui à tous les lycéens le fassent. Que ceux qui souhaitent, dans la limite du nombre de places déterminé par leur capacité d’encadrement, mettre en place une sélection puissent le faire.

Encore faut-il reconnaître que les universités ne sont pas seules responsables de cette situation. La responsabilité appartient autant aux établissements qu’à leurs tutelles et, plus largement, aux décideurs publics qui multiplient les objectifs sans toujours se préoccuper de leur cohérence.

Critiquer l’université, c’est aussi la défendre

Je suis attaché à l’université, à ce qu’elle représente et à ce qu’elle permet. À la transmission des connaissances, à la liberté intellectuelle, à la recherche, à l’émancipation par le savoir et aux possibilités qu’elle ouvre à des étudiants qui n’auraient parfois jamais imaginé y accéder. Je sais également combien d’enseignants, de chercheurs et de personnels s’engagent quotidiennement pour faire vivre ces missions, souvent dans des conditions difficiles. C’est précisément pour cela que certaines évolutions me préoccupent.

Je ne souhaite pas voir l’université devenir une organisation davantage préoccupée par sa croissance, sa communication, ses indicateurs d’attractivité ou son affichage stratégique que par la qualité de ce qu’elle transmet. Je ne veux pas davantage que des réformes successives, conçues pour répondre aux revendications de groupes particulièrement mobilisés ou pour préserver certains intérêts institutionnels, pénalisent ceux qu’elles prétendent servir.

Il ne s’agit pas de réclamer une université soumise aux seules exigences du marché, ni de considérer que la valeur d’une connaissance se mesure uniquement à son utilité économique immédiate. Il s’agit simplement de reconnaître que défendre l’université ne signifie pas dire oui à tout, à tout le monde, tout le temps. L’honnêteté consiste à dire qu’avec tels moyens, nous pouvons accueillir tant d’étudiants et que nous allons sélectionner, dans un souci de bonne gestion des dépenses publiques, ceux qui ont le plus de chances de réussir.